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« Zone grise » de Liza Guillamot

    « Zone grise » de Liza Guillamot

    (France • 2025 • 75′),      entrée 5€/3€, -18 : entrée libre

    En présence de la réalisatrice

    Tourné en huis clos dans une école de police, le film interroge la vocation des jeunes recrues qui
    ont choisi de se mettre au service de la population et ce qui fait l’essence de la fonction qu’ils
    s’apprêtent à intégrer. Les élèves et formateurs de l’école sont soumis au devoir de réserve. Ils ne
    peuvent donc pas exprimer librement leurs opinions et aucun d’entre eux ne souhaite être identifiable

     

    « La position est d’apparente neutralité : tandis que l’école de police de Saint-Malo ouvre ses portes à la caméra de Liza Guillamot, élèves et formateurs apparaissent à l’écran le visage brouillé d’un masque numérique qui leur prête d’autres traits – plus lisses – protégeant ainsi leur anonymat. Les cours se déroulent, magistraux ou pratiques, le contenu d’une formation portant la voix de l’institution se dessine. Les premières expériences sur le terrain (très vite : le racisme) font écho aux questions de cours sur l’interdiction du contrôle au faciès, mais la cohérence d’une formation aux bonnes pratiques est battue en brèche par le nombre d’occurrences distillées au cours du film, qui tournent et retournent les questions épineuses de façon kaléidoscopique. L’indétermination de la vocation (le film de jeunesse : où vais-je ainsi ?), le cède à la « zone grise » de contradictions apparentes qui insidieusement s’accumulent, jusqu’à venir rencontrer la réalité verticale des affectations des nouvelles recrues (où va la police ?). »

    Florence Maillard : voir l’article

     

    Liza Guillamot a souvent été confrontée à la police du côté des manifestants. Pour mieux comprendre les comportements de ceux qu’elle observait sans pouvoir les rencontrer, elle a souhaité « aller à la racine des potentiels problèmes » [1] en installant sa caméra dans une école de police. Après trois ans de repérage, elle filme la formation d’un an de gardien de la paix et révèle les mécanismes par lesquels l’institution policière façonne ses jeunes recrues, les conditionnant à un exercice discipliné de la violence au nom du maintien de l’ordre.

    Pourtant, dès l’arrivée des élèves, le discours est ferme : payés par les impôts et au service des citoyens, on attend d’eux un comportement exemplaire ainsi que le respect du devoir de réserve. Plus tard, un cours leur rappelle que la police n’a pas toujours été du bon côté de l’Histoire ; un autre, l’interdiction du contrôle d’identité au faciès. Le cœur de la formation paraît néanmoins se situer ailleurs, tant l’usage de la force, la contrainte par la violence et le maniement des armes occupent une place centrale dans le programme. En confrontant, tout au long du film, enseignements théoriques et mises en situation pratiques, Liza Guillamot fait apparaître une « zone grise » où les principes énoncés se heurtent à leur traduction concrète.

    Le malaise saisissant le/la spectateur·rice devant l’accumulation des séquences où les élèves s’entraînent, notamment au tir à l’arme à feu ou à frapper « sans laisser de marque », est la conséquence du temps long. Par des plans fixes et sans commentaire, Liza Guillamot fait émerger la réalité de l’institution dans toute sa crudité. Cette forme de « chorégraphie » de la violence apprise et reproduite par les jeunes recrues interroge. Il est évident que la police doit pouvoir maîtriser un individu dangereux, mais à quel moment l’usage de la force cesse-t-il d’être légitime ? Le film met en lumière une défaillance : ce qui devrait se limiter à l’apprentissage de gestes techniques de coercition paraît envahi par la violence.

    La musique originale de Pierre Lucas, primée au Fipadoc, accentue le trouble. Les nappes électroniques installent une profondeur qui déplace les scènes d’entraînement vers une dimension plus étrange, suggérant qu’un processus invisible est à l’œuvre. Le tempo fait écho à la cadence des coups exécutés par les élèves. La musique souligne ainsi un phénomène d’incorporation : les gestes se répètent, s’automatisent, jusqu’à l’inscription de la violence dans une forme de normalité. La tension qui en résulte confère aux images une gravité critique.

    Les mises en situation filmées par Liza Guillamot révèlent l’apprentissage d’une méfiance diffuse, presque systématique. Les élèves y rejouent un contrôle d’identité appelé à dégénérer, s’exercent à intervenir au domicile d’une femme alcoolisée et supposément violente, apprennent les gestes de premiers secours — mais toujours après avoir procédé à une fouille et en restant vigilants face à d’éventuelles simulations de la personne secourue. Bien qu’encore en formation, ils intègrent déjà des postures de supériorité, leur futur statut de policier semblant justifier une attitude condescendante et brutale envers autrui où la présomption de culpabilité, plutôt que d’innocence, semble s’imposer. La contrainte physique intervient rapidement, les coups s’inscrivant dans la continuité des échanges. Le film montre comment les jeunes recrues endossent un rôle : elles enfilent l’uniforme comme on revêt un costume, et la figure du policier se fige en posture stéréotypée, méthodiquement inculquée.

    La réussite du film repose sur l’association d’un constat inquiétant — celui d’une violence policière inculquée dès l’école — et du choix de la réalisatrice de préserver les visages, malgré l’obligation d’anonymisation totale. Plutôt que de flouter ou filmer de dos, Liza Guillamot utilise le faceswap pour générer des visages artificiels. Il s’agit d’un logiciel développé par des hackers, fondé sur des algorithmes avancés de vidéosurveillance d’origine russe ou chinoise. Il consiste à superposer un visage sur un autre en l’adaptant à la morphologie et aux expressions du visage d’origine, créant ainsi un visage inédit. [2]

    La réalisatrice a collaboré avec Louise Bonizec et Lucas Latil pour adapter cette technologie, afin de « ne pas perdre les expressions des visages ». [3] Elle leur a également demandé de préserver les yeux réels des personnes filmées en les détourant, jugeant que « ce qui se joue dans le regard est tout aussi important que les expressions « . [4]

    Ces visages préservés permettent au spectateur d’identifier les personnages récurrents et de s’y attacher progressivement. À travers les traits conservés se lit également la jeunesse des recrues : le hiatus entre cette jeunesse et la violence qu’on leur enseigne nous saisit, ce qui favorise une forme d’empathie à leur égard. Ainsi, lors d’une séquence d’entraînement au tir, une jeune femme appuie sur la gâchette pour la première fois. L’accès à ce visage généré par IA n’empêche pas de mesurer l’ampleur du bouleversement. Incapable de recommencer immédiatement, elle doit reprendre son souffle et se remettre. Plus tard, une autre recrue évoque le racisme de ses collègues au cours d’un bilan de stage ; c’est sur son visage fictif que se lit la consternation.

    La réalisatrice a également délibérément conservé certaines imperfections dans l’utilisation du faceswap — flous, légères saccades — afin de rappeler qu’il ne s’agit en réalité que d’un masque. Ce dernier est imposé par le devoir de réserve, mais plus symboliquement, il vient souligner comment l’institution impose un rôle à ces jeunes et les amène à adopter une posture d’opposition, intégrant sans la questionner l’idée que la force et la répression constituent les instruments légitimes du maintien de l’ordre.

    La séquence en négatif intervenant vers la fin de Zone grise insiste sur le basculement des recrues : les individualités du début se fondent en un bloc uniforme, marchant au pas. Elles sont la police désormais, les visages ont disparu.

    ZT.

    Date et heure

    dim 29 novembre 2026 : 18:00
     

    Type d’évènement

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