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« Nous, étudiants » de Rafiki Fariala

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    « Nous, étudiants » de Rafiki Fariala

    Congo Kinshasa (RDC), République centrafricaine, France • 2022 • 1h22     entrée: 5€/3€,       en partenariat  avec L’usage du monde 21: site : voir  

    En présence du réalisateur Rafiki Fariala

    Nestor, Aaron, Benjamin et Rafiki sont étudiants en licence d’économie à l’Université de Bangui. Naviguant entre les salles de classe surpeuplées, les petits jobs qui permettent aux étudiants de survivre, la corruption qui rôde partout, Rafiki nous montre ce qu’est la vie des étudiants en République centrafricaine, une société brisée où les jeunes continuent de rêver à un avenir meilleur pour leur pays.

    Né le 17 novembre 1997 à Uvira au Kivu (RDC), de père et mère congolais, Fariala Alolea Albert de son vrai prénom, est arrivé très tôt en République Centrafricaine où ses parents se sont réfugiés à cause de la guerre. Il fait des études scientifiques (Baccalauréat série D) et parallèlement, suit des cours de musique. Il chante et compose. En 2013, il enregistre son tout premier morceau «Pourquoi la guerre ?» qui devient un hit, et prend son nom d’artiste «RAFIKI – RH2O». En 2015, il se tourne vers le slam et arrache le titre de lauréat du talent des adolescents organisé par le Conseil National de la jeunesse Centrafricaine en partenariat avec l’UNICEF. En 2017, il est sélectionné parmi 150 candidats pour participer à la formation à la réalisation documentaire organisée par les Ateliers Varan à Bangui. Il découvre le cinéma qui est pour lui une véritable révélation. A l’issue de cette formation, il réalise son premier film MBI NA MO (TOI ET MOI), un court-métrage documentaire de 28 minutes qui raconte l’histoire d’un jeune couple attendant un enfant. Le film a été sélectionné aux festivals de Lausanne, Montréal, St-Denis, Lille et au Fipadoc de Biarritz. Il poursuit ses études en sciences économiques et gestion à l’Université de Bangui (Master). Et il continue la musique. Il a déjà 45 titres à son actif, dont «Bangui», un RNB qui interpelle les citoyens de son pays à se relever pour bâtir leur nation, «Place des filles», sur la question du genre, « Je suis élève », un hymne révolutionnaire des élèves qui, malgré leur volonté d’étude, sont confrontés au problème des «notes sexuellement transmissibles».
    En 2018-2019, les Ateliers Varan lui permettent de suivre de nouvelles formations en son, en image et montage. NOUS, ÉTUDIANTS ! est son premier long-métrage documentaire. Une chronique de la vie étudiante à Bangui, produit par Makongo Films avec l’aide aux Cinémas du Monde du CNC français. Le film a été sélectionné à la Berlinale 2022 (section Panorama) avant de commencer un tour du monde des festivals où il obtient de nombreux prix (deux prix au Cinéma du Réel à Paris, des prix à Milan, Tarifa, Lisboa, etc.). Depuis, Rafiki Fariala écrit le scénario de son prochain film, CONGO BOY, de nouveau produit par Makongo Films, dans lequel il voudrait raconter une année très particulière de sa propre vie…

    Suite à la projection de son documentaire « Nous étudiants » Rafiki Rafiala se produira sur la scène du Théodore.

    Rafiki RH2O commence la musique en 2013 par le slam puis le rap. Son style musical varie entre la drill et de l’afro-techno. L’année dernière il a sorti son album EGO 24. En septembre, il sortira son prochain album. tarifs: 4 euros

    ENTRETIEN AVEC RAFIKI FARIALA

    Groupe National des Cinémas de Recherche

    NOUS, ÉTUDIANTS ! est votre premier long-métrage, comment est né ce projet ?

    Je suis moi-même étudiant à l’université de Bangui et j’ai voulu raconter ce qu’est notre vie. Nous étudions dans des conditions assez terribles. Les bâtiments, dont la façade extérieure est repeinte chaque année pour le défilé de la fête nationale, sont tous pourris à l’intérieur. Les bancs sont empilés en tas, les plafonds s’effondrent. Quand il pleut, l’eau coule à l’intérieur. Quand j’étais en 1ere année, nous étions plus de 1000 étudiants dans une même salle de classe. Pour avoir une chance d’entrer dans la salle et d’avoir une table-banc où s’asseoir, il fallait se réveiller à 2h du matin. A 5h, la salle était déjà pleine. Et bien souvent les professeurs ne viennent même pas, car ils préfèrent aller enseigner dans les universités privées où ils sont mieux payés. Alors les étudiants dorment sur leurs bancs, comme des somnambules dans une maison de fous.

    Dans notre université, il n’y a que des pauvres. Les enfants des familles riches sont tous partis étudier à l’étranger.

    Nous avons tous faim. Personne n’a de bourse, car pour avoir une bourse, il faut des relations. Résultat, le campus est devenu une sorte de lieu de business, où chacun s’invente un petit commerce pour subvenir à ses besoins.

    Comment étudier dans ces conditions ? Je me suis dit : il faut bien que quelqu’un raconte cela.

    Comment avez-vous choisi vos personnages Nestor, Aaron et Benjamin ?

    Ce sont mes amis. Nous nous connaissons depuis la première année. J’ai rencontré d’abord Aaron qui est comme moi d’origine congolaise et a eu lui aussi du mal à valider son inscription. Nous avons commencé à nous soutenir mutuellement, l’un réservait pour l’autre une place en cours le matin. Puis Aaron a obtenu une chambre au campus, et nous avons commencé à utiliser sa chambre pour y dormir tous les quatre quand on révisait tard et qu’on ne pouvait pas rentrer chez nous la nuit à cause de l’insécurité qui règne.

    Nous travaillions ensemble, nous mangions ensemble, nous dormions dans la même chambre, souvent dans le même lit, comme on le voit dans le film. Nous partagions vraiment la même vie. On connaissait tout des uns et des autres : qui draguait qui, comment ça se passait avec les copines. Nous n’avions pas de secret entre nous.

    Quand on est étudiants, on vit ensemble, on fait des plans, et on pense que ce sera toujours ainsi. Et puis la vie nous sépare, chacun part de son côté, on perd ses illusions et on doit parfois renoncer à ses rêves. C’est ce que j’ai voulu raconter. Malgré tout, à la fin, l’amitié est toujours là, en dépit des déceptions et des rancœurs, et c’est pourquoi j’ai voulu terminer sur une note positive et drôle, avec cette scène où Nestor et Aaron, de retour des champs se chamaillent comme un vieux couple.

    Comment s’est passé le tournage ?

    Lorsque nous avons commencé le tournage, une grande complicité nous unissait. La chambre d’Aaron est très vite devenue le décor principal du film. Comme je connaissais exactement la vie de mes amis, je savais ce qui était intéressant à raconter d’eux et comment le filmer. C’était une collaboration magnifique. Quand Aaron n’était pas filmé, il tenait la perche et prenait le son. A l’inverse, Bertille, avec qui j’avais été initié au cinéma et qui faisait le son le plus souvent, est parfois passée de l’autre côté de la caméra pour participer aux scènes. Nestor a parfois pris la caméra pour me filmer. J’adore travailler ainsi, entre amis.

    Sur quelle période avez-vous tourné ?

    Le tournage a duré longtemps, presque 3 ans. Et avec le temps, mes amis ont commencé à se décourager. Ils ne comprenaient pas où je voulais en venir, ils avaient l’impression que le tournage ne finirait jamais ! Et surtout, il a commencé à y avoir des histoires de jalousie entre nous : Nestor a échoué à l’examen. Ensuite les autres n’ont pas trouvé de travail. C’était la galère. Moi pendant ce temps j’avançais. J’ai eu l’occasion d’aller en Europe présenter mon premier film. Mes amis m’ont reproché de les abandonner. C’est devenu difficile entre nous.

    Avez-vous rencontré des difficultés pour obtenir les autorisations de tournage ?

    A Bangui, on n’a pas l’habitude du cinéma, et c’est très compliqué de filmer dans la rue. Je me suis fait arrêter trois fois. Une fois, à l’hôpital, malgré l’autorisation du directeur, un milicien a appelé les militaires qui sont venus m’arrêter. Au marché central, c’est pire encore. Quand tu sors la caméra, il y a toujours des réactions. Les gens s’énervent, ils t’insultent et t’interdisent de filmer. Ou alors ils passent devant la caméra pour être filmés pendant qu’ils disent des bêtises. Ma technique c’est de m’asseoir, de bavarder avec les gens et de me faire des alliés, avant de commencer à filmer. Je suis jeune, souriant, j’ai cette facilité avec les gens même quand je ne les connais pas, les gens m’accueillent.

    La scène la plus difficile à tourner fut la première : les étudiants qui composent. C’est interdit de filmer à l’université, les professeurs ont peur qu’on montre à l’extérieur toutes les bêtises qu’ils font. Beaucoup de mes camarades ne voulaient pas non plus, parce qu’ils ne voulaient pas qu’on les voit en train de tricher. Pour filmer, il a fallu d’abord que j’obtienne l’autorisation du recteur de l’université, mais rencontrer le recteur, chez nous, ce n’est pas une chose facile, car il est plus puissant qu’un ministre. J’ai dû être malin, dire que je voulais filmer la beauté des bâtiments, les étudiants qui parlent bien de leurs rêves, les professeurs qui donnent des cours de qualité… Ça m’a pris presque quatre mois pour avoir sa signature.

    Il y a eu de grands bonheurs sur le tournage aussi. J’aime tellement filmer ! Quand je tiens la caméra je suis comme possédé. Depuis mon premier film, j’adore faire des travellings à moto en particulier. Tendu pour rester stable, je fais corps avec ma caméra. Filmer Aaron et Abigaëlle sur la moto, plus les deux jumelles, la chèvre qui crie et les poulets qui secouent les ailes, quel bonheur !

    Ce film c’est l’histoire d’un groupe d’amis étudiants mais c’est aussi un regard sur la situation politique en RCA.

    Pourquoi avoir abordé ce sujet du point de vue de la jeunesse ?

    Je suis jeune et j’aime filmer les gens que je connais et qui me ressemblent. Peut-être que quand je serai vieux, je raconterai des histoires de vieux ! (rires) Dans mon premier film déjà, MBI NA MO (TOI ET MOI), je racontais l’histoire de deux jeunes, Agougou et Emélie, qui attendent un bébé. Agougou conduit un taxi-moto, Emélie est encore élève. Ils sont beaux, ils s’aiment, mais se battent pour survivre.

    Être jeune en RCA n’est pas facile. Nous arrivons et il n’y a pas de place pour nous. Les places sont prises, tout est verrouillé. Pas de travail, pas d’argent. Les vieux ne nous laissent rien, même pas nos copines – car à l’université c’est ainsi.

    Même si le film épouse le point de vue des garçons, vous laissez une large place aux filles, c’était important pour vous ?

    La situation des filles me touche beaucoup et j’ai tout de suite voulu en parler dans le film. Les professeurs disent : « Les étudiantes sont à nous, allez chercher vos copines au lycée. » A l’université, le harcèlement sexuel est un véritable fléau. Les filles ne prennent pas facilement la parole, elles restent discrètes. Elles n’osent pas s’habiller, de peur d’attirer l’attention d’un professeur sur elle. Car sinon, elles risquent gros. Si elles refusent les avances du professeur, elles vont être bloquées dans leurs études, leurs bonnes notes vont disparaître, remplacées par des zéros. Et pour nous aussi les garçons c’est dangereux : si nous sortons avec une fille convoitée par un professeur, nous risquons aussi d’être bloqués.

    Beaucoup de poids pèsent sur notre sexualité : la peur que la fille tombe enceinte, car la contraception n’est pas très répandue, la peur des maladies, la peur que sa famille te poursuive et te réclame de l’argent de la dot. Il est difficile pour nous de vivre notre jeunesse.

    La musique a un rôle très important dans le film, c’est vous qui chantez d’ailleurs. Pourquoi avoir choisi de vous mettre en scène ?

    Dans le film, je suis derrière la caméra (et exceptionnellement devant), mais je chante aussi. Pour moi c’est naturel : j’étais chanteur avant de devenir réalisateur, je n’imagine pas un film sans musique.

    Au début du film, je me suis montré en train de chanter. Il me semblait essentiel de faire comprendre au spectateur que la voix qui chante est celle du réalisateur qui tient la caméra. Ça change la manière dont on va percevoir les images qui suivent. Ce n’est pas un documentaire fait par un réalisateur sur des étudiants. C’est l’histoire d’un étudiant qui prend la caméra et entreprend de se filmer avec ses amis pour dire : voilà qui nous sommes, regardez-nous, écoutez-nous !

    Pour cela, j’ai imaginé ce dispositif particulier d’un film accompagné par ma voix off chantée. Je filme et je chante, c’est ce que je suis.

    Les chansons me permettent d’entrer dans la tête de mes personnages, d’exprimer les sentiments qui les habitent. Chez nous en Centrafrique, il arrive sans cesse des choses tragiques, mais les gens n’en parlent pas, ils gardent en eux leur colère ou leur tristesse, et ça les rend aigris et malheureux.
    Mes chansons expriment ce que nous avons à dire. C’est notre manifeste. Nous, les étudiants. Nous, les jeunes. Je chante notre colère, notre révolte : pourquoi l’État nous abandonne ?

    Quel sera l’avenir de la jeunesse centrafricaine ? L’alcool ? Les armes ? On ne tourne pas le dos à la jeunesse !

    NOUS, ÉTUDIANTS ! était le premier film centrafricain jamais présenté à la Berlinale. Quelle est la situation du cinéma dans votre pays la République centrafricaine ?

    Le cinéma n’est pas très développé dans mon pays. On cite toujours l’unique film de l’histoire du cinéma centrafricain : LE SILENCE DE LA FORÊT, de Didier Ouénangaré et Bassek Ba Kobhio, qui a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2003. Après, plus rien. Dans les années 2010, il n’y avait rien chez nous dans le domaine du cinéma : ni école, ni sociétés de production, ni réalisateurs, ni techniciens formés.

    Il faut dire que la République centrafricaine a été entraînée dans un cycle de violences qui a culminé lorsque la coalition de rebelles Séléka a pris le pouvoir en 2013, plongeant le pays dans le chaos. Aujourd’hui, le calme est revenu à Bangui et le pays se reconstruit avec l’aide de la communauté internationale, mais deux tiers du territoire sont encore occupés par les groupes rebelles.

    Comment avez-vous été initié au cinéma ?

    En 2017, les Ateliers Varan, une association de documentaristes fondée par le cinéaste Jean Rouch, ont été à l’initiative d’une formation à la réalisation documentaire à l’Alliance française. C’était une première pour la Centrafrique où il n’existe aucune formation dans le domaine. Je venais d’avoir mon bac et commençais ma première année d’économie. Je ne connaissais rien au cinéma, mais mes amis m’ont motivé, j’ai postulé, et incroyable, j’ai été retenu ! J’étais le plus jeune.

    Avec les Ateliers Varan, j’ai découvert le cinéma direct, une approche du cinéma très simple, directement en prise avec le réel et les personnages filmés. Et c’est ainsi que j’ai pu réaliser mon premier film, MBI NA MO, un court-métrage de 28 minutes.

    Nous sommes tout un groupe, je ne suis pas seul. Mon aîné, Elvis Sabin Ngaïbino, a réalisé MAKONGO, un documentaire sur deux Pygmées, qui a reçu des récompenses dans des festivals du monde entier.

    Et aujourd’hui une nouvelle formation est en cours, Ciné Bangui, afin de former les jeunes aux différents métiers du cinéma de fiction. Les choses sont en train de bouger, je pense qu’on n’a pas fini d’entendre parler du cinéma centrafricain.

    Date et heure

    mer 17 juillet 2024 : 20:30
     

    Type d’évènement

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